|
Le corps de logis du château de Bussy a été achevé en 1649. Lorsque Roger de Bussy-Rabutin s’y retire en 1666 sur ordre du Roi, le bâtiment devait avoir son apparence actuelle, à quelques détails près. Ce n’est pas la première fois qu’on écarte Bussy-Rabutin de la Cour. Déjà en 1659 il avait été puni à la suite d’une scandaleuse partie libertine à Roissy, à la fin de la Semaine Sainte. Il avait occupé son séjour en Bourgogne en aménageant sa demeure et en rédigeant un roman, l’Histoire amoureuse des Gaules, pour divertir sa maîtresse, Mme de Montglas. C’est ce même roman, jugé scandaleux, mal apprécié du Roi, qui le ramène à Bussy. Par goût, et pour s’occuper, il reprend ses travaux d’embellissement qu’il poursuivra durant son long exil en Bourgogne. Parlant de sa maison « bâtie magnifiquement », Bussy ajoute : « les dedans sont d’une beauté singulière et qu’on ne voit point ailleurs. » Effectivement, dès la première salle, l’originalité du décor apparaît.
La salle des devises |
|
|
||
![]() |
La pièce est pavée de carreaux vernissés dont les moins usés ont gardé les couleurs d’origine, jaune et noir. Sous le plafond aux solives apparentes, les boiseries des murs, surmontées d’une frise, comportent trois rangs de panneaux. En haut, des vues de monuments et de résidences royales. Au milieu, des devises et emblèmes. En bas les panneaux sont restés vides, sauf sous les fenêtres côté cour où l’on a placé quatre devises contre Mme de Montglas qui ne devaient pas s’y trouver à l’origine. Le maître des lieux accueille ses visiteurs, l’air malicieux. Il promet de nombreuses surprises… |
|
|
|
||
|
|
||
L’étude détaillée de ce cabinet de devises reste à faire. On peut cependant mettre en rapport ce décor et la vie de Bussy, même si son propos est certainement plus subtil. Ainsi le soleil éclairant un cadran solaire, Si me mira me miran = s’il me regarde, on me regarde, fait évidemment penser au sort du courtisan à la cour de Louis XIV, favorisé s’il plaît au Roi, et au sien propre, un exilé qu’on oublie. Bussy raconte ainsi à son ami Saint-Aignan : « Il m'est ressouvenu du jour que je disais [au Roi] que j'aimerais autant qu'il me fît mourir que de ne me regarder plus... » |
|
|
|
||
![]() |
Même si les niveaux de lecture sont multiples et les figures détournées par Bussy-Rabutin, il convient d’y voir ici avant tout un jeu mondain et galant, comme la société à laquelle il appartenait aimait le pratiquer. Il le fait à sa manière, comme il le dit à Mlle de Montpensier : « Il est vrai qu’à mon retour de la Bastille je fis peindre mon appartement de Bussy et parmi les devises et les emblèmes que j’y fis mettre, j’y fis peindre une tête de femme sur le corps d’une hirondelle passant la mer et je fis écrire en dessous : « elle fuit le mauvais temps ». |
|
Il ajoute : « Ces devises ne sont pas dans les règles car il ne doit point y avoir de figures humaines, mais comme les monstres y peuvent entrer, il n’y a qu’à les regarder sous cette idée. » |
||
|
||
L’examen d’une devise en donne la clé en reproduisant le portrait en pied du monstre en question, Cécile-Élizabeth Hurault de Cheverny, marquise de Montglas. Elle est représentée comme elle figure dans son portrait en Diane Chasseresse dans le château de sa famille à Cheverny, qui a été également dessiné, plus tard, pour faciliter l’identification du personnage. Bussy-Rabutin raconte dans l’Histoire amoureuse des Gaules comment Bélise, comme il l’a nomme, devint sa maîtresse à la suite d’un jeu galant à trois. Elle était alors parée de toutes les qualités.
|
|
|
|
||
![]() |
C’est probablement lors de son séjour au château en 1659, dans les premières années de son amour, qu’il a fait peindre leurs chiffres enlacés. |
|
Mais lorsqu’il est emprisonné à la Bastille, elle le quitte. Il en est mortifié, désemparé. Bussy s’en venge, avec tout l’esprit qu’on lui connaît, en chansons et sur les lambris de son château. Bussy avait, heureusement, le ressentiment poétique et pictural. « Lorsque j’entrai dans le monde, dit Bussy, ma première et ma plus forte inclination fut de devenir honnête homme et de parvenir aux grands honneurs de la guerre. » Il avait commencé sa carrière à seize ans dans le régiment de son père. Lieutenant de la compagnie des chevau-légers du duc d’Enghien, mestre de camp général de la cavalerie, lieutenant général des armées du roi, il servit sous les Condé, Conti et Turenne. Il se brouilla, malgré lui, avec Condé au moment de la Fronde et rejoignit le parti du roi. Bussy s’est très bien accordé avec Conti, frère du Grand Condé, dont les qualités lui plaisaient au plus haut point. En Catalogne notamment, ils enchaînaient combats et débauches. Ils composèrent ensemble la Carte du Pays de Braquerie, parodie féroce de la Carte de Tendre de Mlle de Scudéry. Avec Turenne, les choses furent beaucoup plus difficiles. Les malentendus succèdent aux froissements. Bussy s’amuse à chansonner celui qu’il juge cependant : « le meilleur capitaine de son siècle ».À une question de Louis XIV, Turenne répliquera seulement que Bussy est : « le meilleur de ses officiers… pour les chansons. » Bussy ne sera pas maréchal de France. Il feint l’indifférence mais il affirme trop souvent son indifférence pour qu’on le croie.
La grande antichambre, décorée de soixante-cinq portraits des grands capitaines, où Bussy s’est placé, témoigne bien du sentiment d’injustice, dont il a souffert, de n’être pas reconnu pour sa valeur militaire. Le comte de Sarcus, qui possédait Bussy au XIXe siècle, écrivit : « De la salle de billard on passe dans la chambre Sévigné, ainsi nommée sans doute à cause du portrait de Mme de Sévigné qui s’y trouve, et peut-être aussi parce que Mme de Sévigné l’occupa lorsqu’elle vint à Bussy ; c’était la chambre du comte Roger ». Cette pièce a connu de nombreuses modifications. Si le portrait est toujours là, rien n’assure en revanche que la marquise se rendit au château. Sa présence n’aurait rien eu d’extraordinaire. Elle est venue sur ses terres à Bourbilly et à Époisses chez ses amis Guitaut, à quelques lieues de Bussy. Sa fille fit une visite attestée à Bussy.
Les relations entre Bussy et sa cousine de Sévigné vont du bien au mal ; les conflits naissent d’un mot, s’apaisent avant de reprendre ; ils se chamaillent puis tombent d’accord… Leurs débuts furent galants, comme Bussy le raconte dans l’Histoire amoureuse des Gaules. Ils se brouillent en 1658 quand elle lui refuse un prêt qui lui permettrait de s’équiper pour la guerre. Il en dresse un portrait assez peu flatteur dans son roman. Elle n’apprécie guère la charge et se fâche. Ils se raccommodent… Il reconnaît enfin, vers ses soixante-et-dix ans, leur tendre et indispensable complicité : « Je vous ai fort aimé toute ma vie, ma chère cousine, et nos petites brouilleries mêmes n’ont pas été une marque que vous me fussiez indifférente [...] Que ferais-je au monde sans vous, ma pauvre chère cousine ? Avec qui pourrais-je rire ? Avec qui pourrais-je avoir de l’esprit ? […] »
Mme de Sévigné (à droite) est représentée peu après son veuvage de 1651. À côté de sa mère, Françoise-Marguerite de Sévigné (au centre), la « belle lionne » à qui La Fontaine dédia son Lion amoureux. Elle devint comtesse de Grignan en 1669, quitta Paris et échangea avec Mme de Sévigné la plus célèbre des correspondances. Quant à la seconde femme de Bussy-Rabutin (à gauche), Louise de Rouville, épousée en 1650, elle préférait Paris à la Bourgogne d’autant que son fort embonpoint ne s’accommodait guère des voyages. Ce qui ne semblait pas ennuyer outre mesure son mari qui aimait visiblement mieux la compagnie de sa fille du premier lit Louise-Françoise. Autour du triptyque, on peut voir les dames de la Cour et les amies des rois. Le cabinet des devises dont Bussy parle dans sa correspondance se situait probablement entre la sa chambre et le salon aménagé dans la tour ouest, comme l’indiquent des traces de décor qui ont été retrouvées sous des aménagements postérieurs. Le salon doré « le plus beau salon de France » est assurément une des œuvres les plus originales et des mieux achevées de Bussy. On y trouve un concentré de libertinage et d’amour précieux dans le goût baroque. Bussy, vêtu à l’antique, est au milieu de la cour de ses belles amies. À sa gauche, maintenue côté cœur malgré leur brouille, le portrait de sa maîtresse avec une inscription qui évoque l’infidélité des femmes telles que Mme de Montglas.
L’Histoire amoureuse des Gaules est ici illustrée, avec figures et commentaires. Ainsi, sous le portrait de la comtesse d’Olonne dont il raconte les frasques dans son roman, cette inscription : Catherine d’Angennes, comtesse d’Olonne, la plus belle fame de son temps, mais moins fameuse pour sa beauté que pour l’usage qu’elle en fit. Bussy affirme à une correspondante : « Je n’ai pas de souscriptions offensantes dans les trois cents portraits que j’ai à Bussy. J’ai des amies qui ne sont pas des vestales […] Il n’y a que celle-ci à double sens […] N’est-il pas vrai, Madame, qu’on pourrait parler ainsi de la plus belle et de la plus dévote femme du royaume qui aurait tout quitté pour se jeter dans un couvent ? » Ce qu’elle ne fit pas. Au rang inférieur, des sujets mythologiques tirés principalement des Métamorphoses d’Ovide. La cheminée, surmontée des armes de Rabutin, est masquée par des panneaux de boiserie sur lesquels sont figurés deux travaux d’Hercule. On peut, là encore, rapporter ces représentations à Bussy-Rabutin, qui s’est sans doute fait représenter en Céphale aux pieds de Procris. Au troisième niveau des portraits de hauts personnages ajoutés après la disparition de Bussy. Le plafond, particulièrement soigné, avec l’aigle en son centre, les armes de sa famille et les saisons, thème fort à la mode en son temps. Dans les embrasures, des petits amours portent les chiffres enlacés de Bussy et Mme de Montglas. Sur les banderoles, des vers d’Ovide et des maximes d’amour comme celle-ci : « Si l’on n’aime pas trop, on n’aime pas assez ».
Une galerie conduit de la chambre de Bussy à la tribune seigneuriale de la chapelle. Réorganisée et complétée au XIXe siècle, elle présente quatre séries : les portraits de famille des Rabutin, les rois de France, les ducs de Bourgogne, les hommes illustres. La chapelle possède un beau mobilier, notamment un retable italien du XVIe siècle. Peut-être Bussy venait-il s’y recueillir, surtout à la fin de ses jours, et prier la Sainte-Vierge pour laquelle il composa une oraison. |
||