L’histoire amoureuse des gaules

 

À la suite de la scandaleuse débauche de Pâques 1659 à Roissy, Roger de Rabutin, comte de Bussy, est exilé sur ses terres. Peu après, il rend visite à sa maîtresse, Mme de Montglas, qui relève de maladie à Lyon. Bussy raconte dans ses Mémoires : « Pendant ce séjour, je m’amusai à écrire les amours de Mmes d’Olonne et de Châtillon, par complaisance pour Mme de Montglas, qui m’avait témoigné que cela la divertirait ». De retour en Bourgogne, il met en forme l’Histoire d’Ardélise (la comtesse d’Olonne) et l’Histoire de d’Angélie et de Ginotic (le duc et la duchesse de Châtillon). S’y ajouteront plus tard La Partie de Roisssy, le Portrait de Mme de Cheneville (Mme de Sévigné) et l’Histoire de Bussy et de Bélise (Mme de Montglas), le tout constituant l’Histoire amoureuse des Gaules. Bussy n’entendait pas diffuser ce roman satirique mais le réserver à ses amis pour les distraire et briller par ses talents de plume.

livre01

En 1662, Bussy, qui lit quelquefois ses Histoires en bonne compagnie, prête son manuscrit à Mme de la Baume, provisoirement enfermée dans un couvent. Sans lui dire, elle le fait copier puis le divulgue. Le bruit se répand bientôt à la Cour qu’il est l’auteur d’écrits mettant en cause le roi, la reine-mère, toute la famille royale et les Grands. Pour se disculper, Bussy confie à Louis XIV le manuscrit des deux premières histoires, celles d’Ardélise et d’Angélie dont le frasques, déjà anciennes, sont connues de tout le monde. Il affirme ne rien avoir écrit d’autre et que si des pièces différentes courent sous son nom, c’est que Mme de la Baume « a empoisonné cette histoire en beaucoup d’endroits, et elle en composa ensuite d’autres tout entières ».

Le roi ne croit pas Bussy-Rabutin d’autant qu’on lui prête divers textes plus ou moins orduriers qui mettent directement en scène la famille royale et la Cour. Et, comble de scandale, une Histoire amoureuse des Gaules est publiée à l’étranger en 1665. On soupçonne Bussy d’avoir provoqué cette édition. C’en est trop. Même réduit à ce que Bussy reconnaît pour sien, ce roman n’est pas innocent surtout depuis qu’il circule sous forme imprimée. Le jeune Louis, qui n’a pas un comportement personnel irréprochable, comprend que si l’ordre moral du royaume est perturbé, c’est l’ordre politique qui pourrait être menacé. Il fait emprisonner le comte de Bussy à la Bastille puis le contraint à un exil de dix-sept années. Le roi indique ainsi à tout le monde les limites qu’il ne faut pas franchir.

 

Première (?) édition de l’Histoire amoureuse des Gaules

Bien que Bussy s’en soit défendu, d’une manière pas toujours très habile, il paraît maintenant établi qu’il est l’auteur d’un ensemble de textes que nous connaissons sous ce nom d’Histoire amoureuse des Gaules, y compris les Alleluias, parodie scabreuse d’un cantique, qu’il finira par reconnaître. Il a donc menti au roi et mérité, du point de vue du souverain, sa punition. Mais on a souvent commis l’erreur de ne voir dans l’Histoire amoureuse qu’une chronique réaliste de la cour du jeune Louis XIV. Satire, parodie littéraire, nouvelle moraliste, l’ouvrage de Bussy-Rabutin est difficile à saisir. Quelle que soit la véracité ou l’actualité des aventures qu’il a contées, il s’agit d’une œuvre littéraire à part entière, d’un roman novateur à bien des égards.

Le genre du roman satirique et galant n’est pas totalement nouveau en France. On peut citer Les Amours du Roy et de la Reyne, sous le nom de Jupiter et de Junon paru en 1625 et, en 1651, L'Alcandre, ou les Amours du roi Henri le Grand, attribué à la princesse de Conti. Mais l’Histoire amoureuse s’apparente plutôt à la nouvelle, illustrée par Sorel et Segrais, dont Mme de La Fayette donnera le chef-d’œuvre en 1662 avec La Princesse de Montpensier. On trouve également dans l’Histoire de la Princesse de Paphlagonie écrite probablement par Segrais à partir des jeux de la cour de Mademoiselle un peu avant l’Histoire amoureuse, un récit à clé et quasiment les mêmes acteurs que chez Bussy. Mais le roman de Bussy est d’une autre qualité littéraire. Subtilement composée, l’Histoire amoureuse mêle narration au présent, retours en arrière, récit à la première personne, lettres, portraits, le tout avec des personnages qu’il n’est pas difficile d’identifier sous leur pseudonyme. Comme le soulignent Jacqueline et Roger Duchêne, Bussy a été un des premiers à raconter des histoires de son temps sans transposition dans des époques reculées – sauf au titre, ce qui ne trompe personne. Mais, s’il y a une part de réalité dans ce qu’il narre, elle ne peut guère être séparée de la fiction. Les lettres, par exemple, qui donnent une apparence de véracité au récit sont évidemment entièrement forgées. livre02

 

Bussy-Rabutin joue avec ses lecteurs, et pas seulement à leur révéler/dissimuler l’identité des personnages. Ainsi l’épisode des amours de Trimalet et d’Ardélise a été imité et quelquefois directement traduit du Satiricon de Pétrone. Les honnêtes gens connaissaient naturellement l’œuvre de l’écrivain latin et c’est un signe de connivence que Bussy leur adresse. Il écrit pour les hommes et les femmes du monde auquel il appartient. De surcroît, comme le dit Jacques Prévot : « Bussy a le génie du portrait ». Il suit la mode du portrait littéraire mais s’en affranchit avec beaucoup de liberté. Il a le trait vif, impitoyable. Ceux qui se reconnaissent, comme Mme de Sévigné, se fâchent. Les lecteurs s’en réjouissent. De fait, il invente le portrait romanesque.

Édition de 1666

L’Histoire amoureuse des gaules est une œuvre fondatrice du roman français dont on a longtemps mésestimé l’importance dans la formation du genre. Il s’y mêle astucieusement et s’y combine d’une façon originale les éléments du roman traditionnel, de la nouvelle et des jeux littéraires à la mode. Avec une qualité d’écriture moderne que soulignent ses contemporains comme Charles Perrault qui loue Bussy dans son Parallèle des Anciens et des Modernes : « Nous avons parmi nous un auteur de même nature que Pétrone, qui narre avec autant de netteté et plus de politesse que cet arbitre des élégances. » Saint-Évremond reconnaît que « son élocution est pure, et ses expressions naturelles, nobles et concises ». Plus près de nous, Jacques Prévot souligne que « Sa pensée est limpide, acérée, elle est sans recherche affectée, sans un mot de trop ; elle n’a de modèle chez aucun de ceux qui l’ont précédé ». Enfin, pour Jacqueline et Roger Duchêne : « Si Bussy mérite d’être lu, c’est d’abord parce qu’il est un grand écrivain, un des fondateurs méconnus de la prose classique. »

 

__________

On lira notamment l’édition de l’Histoire amoureuse des Gaules de Jacqueline et Roger DUCHÊNE, avec préface, notes sur le texte et un dossier complet permettant d’approfondir l’œuvre majeure de Bussy-Rabutin (Folio, Gallimard, 1993). Dans son recueil Libertins du XVIIe siècle, tome II (Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 2004), Jacques PRÉVOT donne également le roman satirique de Bussy avec une notice pénétrante. On consultera aussi avec profit L’Histoire amoureuse des Gaules, satire de cour d’Elizabeth WOODROUGH, numéro spécial de Rabutinages, revue de la Société des amis de Bussy-Rabutin.