LES LETTRES

Comme pour les Mémoires un an plus tôt, les enfants de Bussy-Rabutin et le père Bouhours font paraître en 1697 le premier recueil en quatre volumes des Lettres. Ils les ont choisi prudemment parmi toutes celles que Bussy avait rassemblées et donné une place éminente à sa cousine, Marie de Rabutin-Chantal, marquise de Sévigné. Le succès public est tel que l’on compte quatre rééditions en moins de dix ans. En 1709 de nouvelles lettres sont publiées. Il faudra cependant attendre 1858-1859 pour que Ludovic Lalanne donne une édition à peu près complète de la Correspondance de Bussy.

La correspondance de Bussy est sans doute l’une des plus importantes qui ait été conservée du XVIIe siècle : plus de deux mille sept cents lettres en comptant les réponses de ses quelque cent cinquante correspondants. Il portait le plus grand intérêt à ces échanges, comme le montre le soin qu’il prenait à recopier lui-même les missives qu’il recevait et celles qu’il envoyait.

L’abondance des lettres s’explique par la situation de Bussy-Rabutin retenu loin de Paris et de la Cour qui demandait qu’on lui apprenne les nouvelles du jour, pour rester au fait de l’actualité et dans la perspective d’un retour en grâce qu’il espérait proche. Elles témoignent également de la position mondaine et de la qualité des relations de Bussy : grâce à elles, il poursuivait une conversation qu’il aurait eue dans les salons avec ses amis. Il ne s’agit pas uniquement d’échanges circonstanciels d’informations ou de réflexions spontanées. Bussy a, de toute évidence, la volonté de bâtir quelque chose de plus durable comme l’indique le titre de Mémoires qu’il avait donné à cette correspondance en y insérant de brefs épisodes de sa vie. La Correspondance n’appartient pas non plus à la sphère totalement privée puisqu’il en faisait lire des extraits autour de lui et jusqu’au Roi. Il avait conscience de la qualité générale de l’ensemble et, la volonté d’en faire, progressivement, une œuvre destinée à être rendue publique.

 

Mme de Sévigné occupe une place importante dans la Correspondance de Bussy à plusieurs titres, comme Roger Duchêne l’a parfaitement montré dans les études qu’il lui a consacrées. D’abord par la permanence de leurs relations épistolaires, de fréquence variable car elles ont connu des hauts et des bas, puisque la première lettre que Roger adresse à sa cousine date du 27 mars 1646 et la dernière du 2 décembre 1692, à laquelle elle répond le 10, quatre mois avant la disparition du seigneur de Bussy. Quarante-six ans d’échanges de billets pleins d’esprit, galants, acides, tendres, courroucés ou contrits, triomphants ou repentants, bref, un savoureux rabutinage. Surtout, c’est grâce à Bussy que la plus grande de nos épistolières est connue puisqu’il a conservé ses lettres, les a diffusé en petit nombre de son vivant en leur donnant la caution de son autorité de critique littéraire ; enfin, il en a permis la publication avec sa correspondance.

Bussy demande à ses lettres de lui conférer, plus ou moins explicitement, un rôle privilégié vis-à-vis de ses correspondants : doyen de la famille avec Marie de Rabutin-Chantal, galant serviteur des dames, analyste militaire et diplomatique avec les messieurs, critique littéraire avec les gens de plume etc. Ce dernier aspect de sa correspondance est particulièrement important. L’académicien, qui écrit et s’interroge sur sa langue, demande à être informé des ouvrages nouveaux qui sont publiés et il donne son avis avec une clairvoyance qui étonne aujourd’hui. Il est flatté d’être consulté. Sa correspondance avec les pères Rapin et Bouhours est, à cet égard, essentielle comme l’a montré Claude Rouben.

Bussy sait, avec talent, donner à chaque lettre le ton qui touchera son interlocuteur. Claude Rouben souligne le côté novateur de Bussy : « …le comte est sans doute le premier à avoir fait usage, avec une telle générosité et dans une telle diversité de cas, du seul critère important de la lettre mondaine : l’art de plaire à un correspondant précis. » Même ses lettres au Roi, pleines des formules convenues de soumission et de vénération qui étaient utilisées par tous, contiennent une partie personnelle très élaborée où l’exilé tente de toucher ou de convaincre directement le souverain, avec une grande liberté de ton, de mettre fin à sa punition et de reconnaître ses mérites.

Sa correspondance, qui témoigne d’un savoir-vivre raffiné, est une vaste opération de séduction que Bussy a menée à bien durant l’exil pour conserver des correspondants et éviter d’être oublié dans sa province, ce qu’il craignait par dessus tout. Comme il l’indique par un emblème dans son château : quand le Soleil, c’est-à-dire le Roi, vous éclaire, on vous regarde ; s’il se détourne de vous, l’on vous oublie. Ses lettres participent d’une entreprise systématique et acharnée de lutte contre l’oubli. Là encore, ses lettres au Roi sont d’une grande importance, comme le souligne Christophe Blanquie : elles « maintiennent Bussy dans une société dont l’exil l’avait banni, elles deviennent en outre le symbole de cette qualité qui ne s’exprime plus par les charges dont une disgrâce qu’il estime injuste l’a dépouillé. » Le Roi lit ses missives, le lien de fidélité et de suzeraineté n’est pas rompu.

Bussy se révèle aussi dans ses échanges, plus qu’on ne l’a dit. Derrière le discours de l’homme du monde et de l’honnête homme, l’intime apparaît quelquefois, en particulier avec de véritables amies comme Mme de Scudéry. C’est un témoignage humain, moins directement sensible au lecteur d’aujourd’hui que celui de sa merveilleuse cousine, mais bien authentique. Le formidable égoïsme de Bussy, maintes fois relevé, ne l’empêche pas de s’intéresser sincèrement aux autres, ce qui n’a guère été vu des commentateurs.

Le ton est important dans la correspondance de Bussy qui possède l’art de bien dire les bagatelles. Il avoue ce goût à Mme de Montmorency : « Vous savez que je suis ce qu’on appelle un badin fieffé, qu’il n’y a guère de fadaises que je ne relève, et même que je ne fasse valoir pour peu qu’elles ne soient point galimatias. » Le propos léger et la saillie cèdent parfois devant de plus sérieuses réflexions, surtout à la fin de sa vie. Par exemple, l’agitation humaine, dont il perçoit mieux la vanité, lui inspire dans une lettre à sa cousine de Sévigné cette pensée lucide sur le théâtre du monde : « … ceux qui n’en sortent point et ceux qui n’y montent jamais, les premiers personnages et les allumeurs de chandelles, tout cela sera égal à la fin de la comédie. »

Les Lettres de Bussy constituent sans doute la première correspondance authentique d’un honnête homme à être publiée. Il a trouvé dans la pratique régulière de cette discipline d’écriture une possibilité de survivre socialement dans les premiers temps de l’exil, puis une raison de vivre. Mais Bussy a été, d’une certaine manière, victime de sa générosité. Il n’a pas hésité à faire connaître la prose de Mme de Sévigné car, lui écrit-il : « Votre manière d’écrire, libre et aisée, me plaît bien davantage que la régularité de Messieurs de l’Académie ; c’est le style d’une femme de qualité qui a bien de l’esprit. » Et l’esprit est une qualité éminente à ses yeux. Or la comparaison des lettres des deux cousins ne tourne pas à l’avantage de Roger qui pâtit du naturel de Marie. Il va tantôt vers la liberté et l’aisance, tantôt vers la régularité, pour reprendre ses termes. Il n’a pas, comme elle, un amour de fille à mille lieues et il croit devoir paraître pour défendre sa position sociale. Il entend de surcroît laisser une œuvre à la postérité alors qu’elle n’y pense même pas.

Mais ce parallèle est largement vain. La correspondance de Bussy vaut pour elle-même. Plus peut-être que dans ses autres œuvres, il montre l’extraordinaire étendue de son talent de plume et se révèle finalement pour ce qu’il est devenu dans l’ombre et la peine de l’exil : un véritable écrivain.

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La correspondance de Bussy n’a pas été rééditée dans son ensemble depuis le XIXe siècle :
LALANNE (Ludovic), Correspondance de Roger de Rabutin, comte de Bussy avec sa famille et ses amis, Charpentier, Paris, 1858-1859, 6 volumes.

Les Lettres de Bussy à sa cousine de Sévigné et les réponses ont été éditées par Roger Duchêne qui a présenté les manuscrits et les éditions anciennes dans :
SÉVIGNÉ (Mme de), Correspondance, texte établi, présenté et annoté par Roger Duchêne, Bibliothèque de la Pléiade, Gallimard, 1973-1978, 3 volumes.

Les éditions de correspondances particulières qui contiennent des lettres de Bussy concernent également les pères Rapin et Bouhours :
BUSSY-RABUTIN (Roger de),  Correspondance avec le père Rapin, édition de C. Rouben, Nizet, Paris, 1983.
BUSSY-RABUTIN (Roger de),  Correspondance avec le père Bouhours, édition de C. Rouben, Nizet, Paris, 1986.

On trouvera également le Recueil des lettres écrites au Roy par le comte de Bussy, édité par Christophe Blanquie dans :
BUSSY-RABUTIN, Discours à sa famille, Éditions de l’Armançon, 2000.

Un choix de lettres galantes des premiers temps de l’exil a été donné par Daniel-Henri Vincent dans :
BUSSY-RABUTIN, Dits et Inédits, Éditions de l’Armançon, 1993.

L’atelier Patrimoine écrit de Bourgogne de l’Université pour tous de Bourgogne a publié à Chalon-sur-Saône en 2005 un choix de lettres d’exil intitulé : Bussy-Rabutin et les femmes.

La BNF met en ligne l’édition de 1720, F. Delaulne, Paris, vol. I, de 1666 à 1681 :
http://gallica.bnf.fr/

Ouvrages à consulter :
ROUBEN (C.), Bussy-Rabutin épistolier, Nizet, Paris, 1974.
MERTENS (F.A.), Bussy-Rabutin, mémorialiste et épistolier, Cabay, Louvain-la-Neuve, 1984.
NOBLAT-REROLLE (Thérèse), Aspects du Rabutinage dans la correspondance de Bussy-Rabutin avec Mme de Sévigné, thèse de doctorat de l’Université de Lyon II, 1980.
Bussy-Rabutin, l’homme et l’œuvre, Actes du colloque publiés par la Société des amis de Bussy-Rabutin, Rabutinages, 1993.