LES DISCOURS DE BUSSY-RABUTIN À SES ENFANTS

En 2000, les Éditions de l’Armançon ont publié les Discours du Comte de Bussy-Rabutin à sa famille, d’après les manuscrits autographes. Le premier Discours, édition critique de Daniel-Henri VINCENT, est sous-titré Sur le bon usage des adversités, ou Les Illustres malheureux. Le second Discours, édition critique de Christophe BLANQUIE, s’intitule Sur le bon usage des prospérités. On trouvera ci-dessous, un extrait des introductions aux Discours , dont le texte complet est disponible chez l’éditeur.

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Le Discours sur le bon usage des adversités.

En 1730 paraît la dernière des quatre éditions complètes du DISCOURS DU COMTE DE BUSSY RABUTIN A SES ENFANS, sur le bon usage des adversitez & les divers événemens de sa vie. C’est dire que ce texte, jugé mineur, n’a guère suscité d’intérêt après que le souvenir d’un des plus célèbres exilés du Grand Siècle, à la réputation scandaleuse, s’est affaibli. La redécouverte du manuscrit autographe intitulé Discours du Comte de Bussy Rabutin A Sa famille à la Bibliothèque Mazarine (1) permet de l’éditer aujourd’hui tel que Bussy l’a écrit. L’affaire est évidemment d’importance pour la connaissance de l’œuvre du gentilhomme bourguignon car, après sa mort, les éditeurs ont apporté de nombreuses et importantes modifications à ses écrits en vue de leur publication.

Donner un texte fidèle à l’original et le rendre public est un but en soi. Le lecteur pourra dorénavant porter une appréciation plus juste sur l’œuvre tardive de Bussy-Rabutin, à laquelle appartient ce Discours, d’autant qu’elle fut de tout temps largement décriée. Par exemple, ce jugement de Saint-Evremond (2) : « On trouve dans ses derniers écrits beaucoup moins de cette finesse et de ce sel qui piquoit si agréablement dans les premiers. Ses pensées y sont moins nobles et ses expressions moins naturelles. Soit son génie ne fût propre qu’à la satire, ou que dans un âge avancé il ait perdu ses plus belles idées, il est sûr que ses ouvrages sérieux plaisent fort peu ». Au-delà de ces appréciations, que l’on pourra corriger en lisant un texte authentique, il est essentiel d’examiner à nouveau (3) , avec le manuscrit, la nature et le statut de ce texte dans l’œuvre de Bussy.

Le Discours sur le bon usage des adversités se compose d’une brève introduction et de deux parties distinctes, d’importance inégale. Celle-ci, que Bussy adresse explicitement à ses enfants, est une réflexion sur sa disgrâce qui l’a tenu en exil pendant dix-sept ans sur ordre de Louis XIV et éloigné de la Cour plus longtemps encore. Bien qu’il juge injuste son infortune, loin de s’en plaindre, il affirme s’en féliciter puisqu’elle lui permet de faire son salut alors qu’une existence heureuse et mondaine l’aurait certainement éloigné de Dieu. Au-delà de son cas personnel, Bussy prétend tirer un enseignement moral de la vie d’autres infortunés, qu’il nomme malheureux, sur les apparences de la fortune et de la réussite sociale opposées à la vraie richesse, qui est en Dieu. Naturellement ces malheureux, tous gens de qualité, sont généralement innocents, victimes de leurs ennemis et, peut-être, élus de Dieu.

Bussy raconte d'abord les Vies de dix-sept illustres malheureux. On trouve, dans l’ordre chronologique : Job, Tobie, Daniel, le roi David, Boèce, Bélisaire, le roi Saint-Louis, Enguerrand de Marigny, le roi Jean, Bureau de la Rivière, le maréchal de Gyé, Philippe de Commines, le roi François 1er, Semblançay, le duc de Bellegarde, le maréchal de Bassompierre et La Châtre.

La structure des récits est toujours la même : présentation du personnage, ses malheurs, la leçon qu’il en donne lui-même ou une parole des Écritures qui s’applique à sa situation, et la morale qu’en tire Bussy. Il s’agit le plus souvent de réflexions chrétiennes banales sur la toute puissance de Dieu, la nécessaire soumission à ses volontés, la souffrance qui ouvre le royaume des Cieux etc. Les échos de sa propre infortune se retrouvent dans le malheur des autres, injustement mis en cause, obligés de quitter la Cour, de vendre leur charge… mais il n’insiste guère. C’est qu’il se réserve la plus belle part de son Discours.

La seconde partie, qui couvre la moitié de l’ouvrage, est en effet entièrement consacrée à Roger de Rabutin Bussy. L’auteur avoue naïvement : « je n’ay plus pour finir ce discours qu’a vous parler de moy pour qui je vous ay parlé de tous les autres ». Il justifie la place qu’il s’accorde par la connaissance qu’il a de sa propre vie : « je scay mieux ce que j’ai fait que ce qu’ont fait ceux dont je vous ay parlé ». De plus, ses enfants doivent naturellement porter intérêt à l’histoire de leur père.

Il s’agit de mémoires où la part réservée à ses campagnes militaires, et donc à ses mérites, est dominante. Comme pour d’autres malheureux, Bussy explique sa disgrâce non par ses erreurs ou ses fautes mais par l’action de ses adversaires : « La paix fut le comble de mes disgraces ; car pendant la guerre mes services me soutenoient contre mes ennemis, au lieu que la paix me mettoit a leur discretion ». Le maréchal de Turenne est au premier rang de ceux qui lui ont nui.

Bussy pousse aussi loin que possible la thèse, évidemment fausse, d’un roi bienveillant à son égard, abusé par son entourage et obligé de composer avec ses puissants détracteurs. Il ne reproche à Louis XIV que sa rudesse. Pour son exil, Bussy ne nie pas que la diffusion de son roman satirique, l’Histoire amoureuse des Gaules, en soit la cause. Mais moins parce que le roi en aurait été mécontent qu’à cause du scandale provoqué par des falsifications du texte original (4). L’objectif de Bussy est clairement de présenter le roi sous le jour le plus favorable, d’éviter tout sujet de conflit avec le souverain, en lui donnant raison même dans les décisions qui lui ont été les plus contraires, tout en restant crédible par la modération de la louange.

Le roi apparaît même comme le possible exécutant de la volonté de Dieu vis-à-vis de Bussy : Louis, en l’exilant, le met sur le chemin du salut. Ses actes, y compris ceux qui intéressent les particuliers, sont peut-être inspirés par Dieu. Une manière, plus habile qu’il n’y paraît, de faire sa cour.

Bussy évoque ensuite rapidement sa vie d’exilé jusqu’en 1690, quelques événements familiaux, ses brefs séjours à la Cour sans véritable retour en grâce. Il confesse ses défauts, proclame son « fonds de religion » en deux paragraphes et termine sur un quatrain qu’un épicurien ne renierait pas.

Il est donc pour le moins exagéré de ne voir que l’œuvre moralisatrice d’un dévot, au ton dogmatique (5). Si la dimension morale n’est pas niable, avec ses références religieuses, Bussy se montre surtout en mémorialiste, avec une ambition d’historien. La nature même du Discours semble plus complexe qu’elle peut paraître au premier regard.

 

Une instruction à ses enfants ?

Le Discours peut effectivement s’apparenter à un enseignement qu’un père donne légitimement à ses enfants suivant en cela l’exemple du roi qui a écrit des Instructions au Dauphin et des Mémoires (6). Cependant, à la date de la rédaction du texte, les enfants Rabutin sont adultes (7), et la leçon paraît bien tardive. Et comme Bussy a dépassé ses soixante-dix ans, il serait sans doute plus juste de qualifier le Discours de testament moral.

Le caractère strictement privé du Discours semble plus apparent que réel. Bussy n'entend pas diffuser ce texte, du moins au début : « Ne montrez l'ouvrage à personne (8) » recommande Bussy à son ami le père Bouhours. De même ne veut-il pas en parler ouvertement à sa cousine de Sévigné : « Je ne puis vous mander ce que c'est (9) » lui dit-il en lui annonçant qu'il travaille à quelque chose « de conséquence ». C’est que le document n’est pas encore en état de circuler. Mais il admet que c’est possible : « si malgré mes précautions, il devenait public (10) … ». Et dès qu’il est achevé, Bussy en parle à son ami Corbinelli, qui s’impatiente. Enfin il annonce à Bouhours qu’il le destine au roi. Bussy a ainsi d’autres lecteurs en vue que ses enfants, mais des lecteurs choisis, et une exigence d’écriture au-dessus de la norme d’un texte familial : « il faut que cet ouvrage soit bien fini, avant qu'il ne soit exposé au grand jour […]  qu'il soit bon et que, si malgré mes précautions, il devenait public, on le trouvât digne d'un homme qui a quelque réputation (11) ». Pour cela, Bussy lui apporte tout le soin nécessaire comme le montre bien sa correspondance avec le père Bouhours. Il le consulte sur tout, le sujet, la composition, les tournures etc. (12) Cette soumission aux remontrances (13) du révérend jésuite peut étonner. C’est que Bouhours est un pion important dans la stratégie de Bussy. C’est en effet par lui que ses écrits, ses lettres notamment, parviennent maintenant par son confesseur au roi lui-même, depuis la mort de son ami le duc de Saint-Aignan en 1687. Ce proche du roi rendait en effet fidèlement ce service à l’exilé. Mais Bouhours est aussi un auteur, et un critique renommé, bien inséré dans le monde des Lettres. Ses Remarques sur la langue française sont appréciées. Il a, en outre, particulièrement flatté Bussy en le citant souvent dans ses Pensées ingénieuses des Anciens et des Modernes. Il a donc toutes les qualités requises pour donner avis et suggestions. Et si Bussy ne destine pas le Discours au public ordinaire des livres imprimés, du moins de son vivant, il n’en écarte pas totalement l’idée.

 

Des exemples célèbres

Comme le constate C. Rouben, le Discours n’a pu être composé « qu’avec un minimum de conscience littéraire » puisqu’il offre « un schéma très étudié (14) ». Bussy s’est évidemment inspiré de textes antérieurs. Du Traité des hommes illustres (15)de Boccace ou des Vies parallèles de Plutarque (16) qui avaient, par la traduction d'Amyot, eu un retentissement considérable. Bussy cependant, loin d'imiter, apparaît au contraire comme novateur : «...force nous est donc d'accorder à Bussy le mérite d'avoir renouvelé la tradition de la consolation, en se servant de la biographie historique (17)». Y. Giraud, pour sa part, trouve de la nouveauté dans « l'insertion de l'autobiographie dans une galerie de destins illustres (18) ». Bussy guide effectivement le lecteur, comme dans sa maison le visiteur, de Vie en Vie, vers lui, un des Illustres malheureux.

 

Bussy et le roi

Le véritable destinataire du Discours est Louis XIV, comme Bussy le dit au père Bouhours « C'est pour le Roi uniquement, et pour madame de Maintenon, vous et le père de la Chaise (19)». La démarche de Bussy n’est pas nouvelle. Si, au début, il semble seulement se prêter aux demandes du roi qui souhaite connaître ses écrits, comme c’est le cas pour les Maximes d’amour en 1664, c’est lui qui a manifesté ensuite l’intention de faire lire ses ouvrages au souverain, à commencer par ses Mémoires en 1670 (20). Et le fait que le roi les accepte est non seulement flatteur pour l’auteur qu’est Bussy mais elle est une marque précieuse pour l’exilé qu’on ne l’a pas définitivement rayé du nombre des vivants. S’il me regarde, on me regarde, selon le mot d’une devise que Bussy a fait peindre dans son château, en parlant du soleil. L’allusion est transparente.

Il apparaît tout à fait probable que la communication au roi de la vie des Illustres malheureux a comme but, au moins pour partie, de revenir en grâce et d’obtenir une aide matérielle qui lui permettrait de sortir d'un état de fortune particulièrement difficile. Bouhours sert d’intermédiaire. Et alors que toutes ses tentatives antérieures sont restées vaines, il obtient cette fois une pension de quatre mille livres. Les lettres de Bussy sont suffisamment explicites pour qu’on puisse attribuer cette marque de retour en grâce à l’effet produit par le Discours sur le bon usage des adversités qui a convaincu le roi (ou Mme de Maintenon) du changement moral profond de Bussy ou qu’il était temps de mettre fin à son infortune (21).

Et Bussy d’en tirer finement la conclusion : « Enfin, mon révérend père, la fortune a envie de se raccommoder avec moi, et si ce temps dure, il me faudra tirer du nombre des malheureux dans lequel je me suis mis (22) ».

 

Une œuvre dénaturée

Un an après sa mort (23), le Discours de Bussy-Rabutin est publié. Ses enfants n’y ont aucune part. L’avertissement du Discours publié en 1694 montre bien l’objectif de ses éditeurs, dont le père Bouhours, sans aucun doute. C’est moins l’œuvre de Bussy-Rabutin qui les intéresse que le témoignage de sa pénitence, de son retour à Dieu. Ainsi peut-on montrer la force de la religion, la supériorité du christianisme qui finit par triompher des esprit forts, des libertins tels que Bussy avoue lui-même avoir été. Comme le père Bouhours croyait évidemment à la conversion de Bussy, sujet qui mérite une étude en soi (24), il a pu avec bonne conscience modifier l’original, ajouter des moralités pour le rendre encore plus édifiant.

Ainsi, la très pesante et moralisante Instruction pour se conduire dans le monde ne figure pas dans l’original de Bussy. On peut encore citer d’autres passages ajoutés comme celui relatif à la mort de d’Henriette d'Angleterre (25) au style peu alerte. On comprend, dans ces conditions, l’opinion de ceux qui comparent l’imprimé du Discours à d’autres textes de Bussy et ne lui trouvent aucune grâce, aucun esprit, dans ses ultimes ouvrages. L’essentiel de leurs critiques porte sur les ajouts malencontreux de ses pieux éditeurs qui dénaturent l’œuvre du gentilhomme bourguignon.

 

Une nouvelle approche

La critique contemporaine va pouvoir s’exercer sur le Discours du comte de Bussy Rabutin à sa famille en renouvelant l’approche de l’ouvrage notamment sous l’angle biographique, historique et littéraire. 

Pour la vie de Bussy, c’est l’image du libertin devenu dévot qu’il faut revoir. Son retour à des pratiques religieuses plus régulières, le raffermissement de ses convictions et une réflexion sur le salut grâce à l’évêque d’Autun, à ses amis jésuites ou à ses lectures en compagnie de sa fille Louise-Françoise ne peuvent être contestés. Aucun élément ne permet de mettre en doute sérieusement sa sincérité à cet égard dans le Discours. En revanche, il n’est certainement pas devenu un triste bigot assommant son entourage de leçons de morale. Sa correspondance avec ses amies, ses autres activités littéraires comme la traduction d’un petit conte de Théophile en 1692 avec ce genre de conseil : « Vous autres, mes enfants, réjouissez-vous pendant que l’âge vous le permet (26) » révèlent un Bussy qui demeure galant, plein d’esprit et soucieux de bien vivre.

L’histoire n’est pas, pour Bussy, uniquement une source d’exemples à suivre ou à rejeter. D’une manière plus originale, Bussy tire des leçons politiques de ses récits et n’hésite pas à critiquer le comportement des hommes d’État. En revanche, Bussy ne manque pas de flatter Louis XIV quand il le peut. Le Discours sur les prospérités permettra d’approfondir le rapport de Bussy au roi et à l’histoire.

Ouvrage de circonstance instrumentalisé, plaidoyer pro domo, testament moral, page d’histoire, le Discours sur le bon usage des adversités doit être aussi considéré comme une œuvre littéraire à part entière où l’art d’écrire de Bussy se révèle. Il a toujours espéré que les générations futures le jugeraient équitablement : « …ce ne sera que la posterité (si elle me connoist) qui me fera plus justice que mon siecle (27) . Ses premiers éditeurs, le père Bouhours, sa famille aussi, croyant sans doute bien faire pour la mémoire du comte de Bussy-Rabutin, n’ont réussi qu’à affadir son œuvre, tromper le lecteur, brouiller son image. L’édition des manuscrits de ses Discours donnera peut-être une chance de réhabilitation à l’un des écrivains les plus complets du Grand Siècle, auteur de roman, portraits, devises, maximes, mémoires, traductions, chansons, lettres et ces Discours, difficilement classables. Elle permettra en tout cas à l’honnête homme d’aujourd’hui de goûter la saveur authentique des écrits tardifs de l’Illustre Malheureux qui a fini par exorciser son infortune en lui donnant une forme littéraire. Le triomphe de l’écrivain, en quelque sorte.

(Daniel-Henri Vincent)

 

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Le  Bon usage des prospérités

 

Dernière étape d’un parcours littéraire hors du commun, le Discours du comte de Bussy à sa famille sur le bon usage des prospérités date de 1692. Il témoigne avec éclat de la maîtrise d’un art d’écrire assidûment cultivé durant les années d’exil. Sa richesse a pourtant longtemps été masquée par l’Histoire en abrégé de Louis le Grand, publiée en 1699 et dont il a fourni la matière – Bussy avait écarté l’idée même de publication, préférant réserver la lecture de son manuscrit à quelques lecteurs habilement choisis, dont le roi.

Soigneusement calligraphié, le manuscrit autographe compte 136 pages et se divise en quatre parties fort inégales : trois Vies en abrégé (le cardinal Mazarin, la chancelier Le Tellier, le duc de Beauvillier) et une Histoire en abrégé de Louis le Grand quatorziesme du nom qui développe sa chronologie des folios 17 à 136. En dépit de ce déséquilibre, le texte doit être lu en son entier tant sa composition est soigneusement méditée. Premièrement, le choix des biographies semble concentrer les prospérités sur le règne de Louis XIV, autour de la figure duquel toute l’œuvre est organisée, comme si ses sujets n’avaient d’histoire que la sienne. Deuxièmement, cette construction suggère un parallèle avec Les Illustres malheureux, où Bussy occupe la place d’honneur.
Au fond, il s’agit ici de l’auteur et de sa relation avec le roi. La singularité du Discours tient à la construction d’une œuvre littéraire pour conforter un statut qui n’est pas celui d’auteur, ainsi que l’indique le choix de la forme du discours : Bussy n’écrit pas en historien et encore moins en historiographe. Il a bel et bien pris acte du refus par le souverain de ses offres de service, d’où cette appropriation du genre de l’exemplum. En revanche, il ne désespère pas sinon de regagner sa faveur, du moins d’obtenir de nouvelles grâces. L’adresse initiale à ses enfants, destinataires officiels d’un manuscrit conçu pour le roi, suggère que l’adoucissement de ses malheurs pourrait bien préluder à leur prospérité.

À l’intelligence de la composition correspond une écriture soigneusement polie et reprise jusque sur le manuscrit destiné à circuler. Bussy travaille plus d’une année à son ouvrage. Chaque mot y est choisi, chaque nuance est voulue. Avec ses phrases courtes et coupées, le style est non pas noble, mais fier malgré l’admiration vouée au souverain, ainsi que le montrent a contrario les nombreuses corrections apportées pour l’édition partielle de 1699.

Pour pleinement goûter un tel texte, il convient d’accepter la place que l’auteur a réservée à son lecteur. Or Bussy feint d’écrire à ses enfants pour mieux toucher le roi et se représente dans cette posture. Le choix d’une diffusion par le manuscrit renforce l’effet recherché par la composition. Il découle de cette mise en scène que l’éloge, sincère par nécessité, se mesure à l’aune d’une convention : nulle flagornerie, donc, dans un exercice qui crée une distance inattendue par rapport à l’objet de la flatterie. Les leçons tirées des trois Vies en abrégé proposent d’ailleurs quelques règles précieuses pour les courtisans : Le Tellier est vanté pour avoir su rester pendant l’exil de Mazarin lui rester fidèle sans se brouiller avec ses adversaires, de sorte qu’ami de tout le monde, il avait l’assurance de rester ministre…

L’auteur met dans cette ultime œuvre toutes les qualités qui ont durablement assuré le succès des précédentes. Plus encore que dans l’Histoire amoureuse des Gaules, on y goûtera l’habileté de la composition et l’on n’y trouvera pas moins d’esprit que dans la correspondance car le maître épistolier, qui avait transformé son discours de réception à l’Académie en épître, développe désormais son Discours avec virtuosité. Surtout, alors que le mémorialiste semblait s’interroger sur les causes d’une disgrâce à la dureté incompréhensible, il revisite ici l’histoire avec optimisme. Car, et ce n’est pas le moindre paradoxe de Bussy, cet homme qui a encouru la prison et l’exil pour ses écrits et qui n’avait cessé d’écrire avec l’espoir de retrouver la place qu’il ambitionnait à la cour comme à la guerre, choisit d’afficher son renoncement pour mieux remplir ses vues, d’où un incipit dans la grande tradition des Mémoires nobiliaires : l’œuvre du « dévot papelard » commence par détourner une convention littéraire. Voilà décidément un Discours à redécouvrir !

(Christophe Blanquie)

 

 

(1) cote 2188, disponible en microfilm.
(2) Œuvres de M. de Saint-Evremond, Londres, 1725, t. VII, p.282.
(3) Cf. les articles d’Yves Giraud, L’illustre malheureux, p. 71 et ss. et de Daniel-Henri Vincent, Le Discours à ses enfants, une réussite littéraire de Bussy-Rabutin ? p. 273 et ss., dans Bussy-Rabutin, l’homme et l’œuvre, numéro spécial de la revue de la Société des amis de Bussy-Rabutin Rabutinages de 1993.
(4) Roger Duchêne a démontré, dans son édition de l’Histoire amoureuse des Gaules, (Gallimard, Folio, 1993), comment Bussy-Rabutin a essayé de travestir la vérité.
(5) Comme l’ont vue Vigneul-Marville et Auguste Poitevin cités par Y. Giraud, op. cit. pp. 71-72.
(6) Ces Instructions au Dauphin ont été révélées au public par Pellisson à l’Académie française en 1671. C’est d’ailleurs à cette époque que Bussy annonce à sa cousine de Sévigné qu’il a rédigé, en partie lors de son séjour à la Bastille, ses propres Mémoires.
(7) la fille aînée de Bussy, supérieure de la Visitation de Saumur, a quarante-sept ans. Son plus jeune fils, futur évêque de Luçon, vingt-deux.
(8) L. t. VI, p. 475.
(9) L. t. VI, p. 483.
(10) L. t. VI, p. 475.
(11) L. t. VI, p. 475.
(12) Voir leurs lettres datées de 1691, pp. 121 à 125 de la Correspondance avec le P. Bouhours op. cit.
(13) Au sens de l’époque : avis, conseil, légère correction.
(14) Bussy-Rabutin, Correspondance avec le père René Rapin, Nizet, 1983, p.14, note.
(15) De casibus illustrium virorum (1358), cité par Y. Giraud dans son intervention au colloque Bussy-Rabutin, Dijon-Bussy, juillet 1993.
(16) C. Rouben, Deux œuvres moralisantes propres aux gens du monde, Les lettres romanes, XXX, 1976,  p.281.
(17) Op. cit. p. 282.
(18) Intervention au colloque Bussy-Rabutin.
(19) L. t. VI, p. 475.
(20) À Mme de Scudéry, 8 novembre 1670, L. t. I, p.335.
(21) Voir la démonstration qui en est faite pp. 292-294 des actes du colloque Bussy-Rabutin mentionnés plus haut.
(22) Id. p. 511.
(23) Le comte de Bussy-Rabutin est mort à Autun le 9 avril 1693 et le privilège pour la première édition de son Discours est du 4 février 1694. L’impression est achevée le 2 juin.
(24) Cf. la communication de Ghislaine Sicard-Arpin au colloque Bussy-Rabutin, op. cit. p. 217 et ss.
(25) Première épouse de Monsieur, frère de Louis XIV, dite Madame (1644-1670).
(26) L. t. VI, p. 563.
(27) Correspondance avec le P. Bouhours, p.30.