MÉMOIRE D’ENFANCE

Douce France,
Cher pays de mon enfance…
Charles Trénet

 

 

Chacun possède au plus profond de soi-même la mémoire de son enfance. Généralement douce, plus rarement amère, elle se nourrit d’authentiques souvenirs et de récits de famille qui s’y mêlent d’une manière souvent indissociable. L’affection pour les êtres chers l’embellit sans doute. Une photographie vous y plonge soudain. Une odeur, une saveur ou un mot en rappellent une parcelle, inattendue. Il suffit de tirer le fil pour que revienne, sinon le temps perdu, du moins le cher fantôme du passé. Il y a un âge où l’envie vous vient d’essayer de défaire la pelote, pour soi et pour d’autres. Ainsi…

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La neige

« Mais où sont les neiges d’antan ? » se demandait François Villon dans une interrogation qui n’était pas seulement météorologique. Je me risque à attester, pour ma part, que les hivers de nos enfances étaient bien enneigés. D’une manière habituelle, et qui ne surprenait personne. Ma mère était catégorique quant à l’imminence du phénomène : « Je sens qu’il va neiger, j’ai froid aux pieds ». Et elle activait le feu dans la cuisinière d’un coup de tisonnier.
J’aimais bien quand la chute des flocons commençait le soir. La nuit on ne voit pas la neige tomber mais, mystérieusement, on l’entend. Les bruits de la ville s’estompent. La maison s’enveloppe de coton. Quand j’étais couché, j’écoutais dans une sorte d’extase le silence s’installer progressivement. Avec le plaisir que peut provoquer l’audition d’une belle musique. À rebours, d’une certaine manière.
Si nous n’étions pas encore au lit, une vérification s’imposait. Quitte à être houspillé par Maman qui m’accusait de la faire geler, j’ouvrais la porte de la cuisine et les volets, fermés soigneusement dès la tombée de la nuit. J’espérais que la neige tomberait bien dru, promesse d’une couche épaisse et qui tiendrait longtemps. En levant la tête vers la lampe du balcon, j’avais l’impression que les flocons provenaient d’un même endroit du ciel noir où ils devaient prendre naissance. D’un robinet à neige, en quelque sorte. Cette expérience d’une illusion d’optique, que je renouvelais à chaque fois, me réjouissait et me rassurait sans doute sur la permanence des phénomènes naturels.
Je n’étais pas le dernier levé, au matin des jours de neige. Le jardin, la rue, l’école, tout serait certainement changé. Quand le contrevent du balcon s’ouvrait plus difficilement et que sa trace creusait la poudreuse blanche, j’y voyais un très bon signe. Quelquefois mon père me réveillait en dégageant l’allée de notre jardin à coups de pelle. Cela signifiait qu’il y avait beaucoup de neige. À nous les bonhommes, les batailles de boules de neige, les glissades !
J’étais sensible à la sévère beauté que la neige donne à tout, même aux objets les plus laids comme les cabanes en tôles des jardins ou les monticules de ferraille d’un dépôt de chiffonnier que je voyais sur le chemin de l’école. Les petits arbres de notre jardin, lilas, seringat, acquéraient une merveilleuse légèreté. La neige semblait gommer la masse des branches. Elle les marquait, certes, mais d’un léger trait de pinceau blanc et par là même rendait leur ligne encore plus fine, plus élégante.
Un de nos premiers jeux d’enfant consistait à faire une silhouette. On se laissait tomber en arrière, bien droit, les bras écartés, pour imprimer la trace de son corps dans la neige fraîche. La silhouette de chacun devait être reconnue.
Ensuite venait le bonhomme de neige. La technique, qui n’a pas dû beaucoup changer, consistait à faire une petite boule, pas trop tassée, et à la rouler pour qu’elle agrège, progressivement, le plus de neige possible. Lorsqu’elle atteignait la taille voulue, cette grosse sphère irrégulière était redressée pour constituer le corps du bonhomme. Puis on faisait la tête selon la même technique. Des cailloux foncés pour les yeux, une vieille pipe cassée ou une branche de même forme approximative dans la bouche, simplement marquée d’un trait. Pour le nez, ce qui tombait sous la main pourvu que ce fût coloré. J’ai rarement vu une carotte en ces temps de disette : une carotte se mange et comme disait ma mère : « On ne joue pas avec la nourriture ! ». Le plus compliqué était de trouver un chapeau car même les plus vieux d’entre eux, les plus dépenaillés, pouvaient encore servir à la maison et les parents les prêtaient rarement.
Les batailles de boules de neige entre nous étaient le plus souvent spontanées et les alliances plus ou moins fortuites et changeantes. On pouvait se battre gentiment avec les amis, pour le plaisir, ou, au contraire, chercher à affronter des bandes rivales lors d’escarmouches dans les terrains vagues. Il n’en allait pas de même quand les cadres du patronage s’en mêlaient pour organiser de véritables batailles rangées. Mais, fondamentalement, la technique du combattant était identique. J’explique, pour les Méridionaux. On rejetait les pans de la pèlerine dans le dos pour tirer plus à l’aise, on serrait la neige pour modeler de bons projectiles, mais pas trop durs pour ne pas faire mal à celui qui les prendrait sur le nez. On prenait le temps de viser tout en conservant un bon rythme de tir, à l’instar des artiflots servant leur 75, sous peine d’être débordé par l’adversaire. Il fallait éviter les projectiles sur la tête car rien n’est plus désagréable que la neige dans le cou et, partant, néfaste pour l’ardeur au combat. Quant à mettre des cailloux dans les boules au risque de blesser les ennemis, cela ne se faisait pas.
En classe, les maîtres nous faisaient commenter une gravure montrant le jeune Bonaparte dans une bataille de boules de neige à l’école militaire de Brienne. Le plus grand avenir militaire nous était promis
Quelques enfants possédaient des luges, achetées dans le commerce. Pas beaucoup dans mon quartier. Les pères des moins fortunés essayaient, avec un succès variable, d’en fabriquer avec des planches de récupération. Le mien s’y risqua, à ma demande pressante. Il faut croire que sa technique n’était pas irréprochable car je garde surtout le souvenir de montées pénibles, tirant la lourde luge par une corde qui me coupait les doigts. Les descentes fulgurantes, écharpe au vent, comme on en voyait sur les réclames de pastilles contre la toux, devaient nécessiter un matériel de compétition.
Le plus amusant, pour moi, c’était les glissades. Nous avions presque tous des galoches, solides chaussures à semelle de bois ou de cuir épais pour les plus aisés. Dans une rue en pente légère comme l’était la nôtre, faire une glissade consistait d’abord à tasser la neige sur une étroite bande d’une vingtaine de mètres de longueur. Puis à frotter la neige durcie à tour de rôle comme pour cirer un plancher avec une brosse à reluire, ce qu’on n’aurait jamais voulu faire chez soi. Jusqu’à obtenir de la glace la plus pure, la plus épaisse possible. On prenait alors son élan, chacun à son tour, et, arrivé sur la surface glacée, on glissait le plus vite et le plus loin qu’on pouvait. Tout ce qui risquait de freiner, comme les gravillons, était retiré. La piste de glissade était sans cesse améliorée, la glace épaissie, purifiée. On allait vers le chef-d’œuvre. Dès la fin des classes, les Compagnons de la glissade couraient au chantier pour vérifier son état, l’entretenir soigneusement, avant de se livrer à l’ivresse de la glisse. Les étrangers étaient autorisés, ou non, à se lancer. Malheur aux beutiers qui voulaient y aller avec des clous sous les chaussures ! Si l’on avait des fers, au talon ou à la pointe, il fallait évidemment les retirer. Les puristes affirmaient que seule la semelle de bois permet le noble sport, la pratique de l’art de la glissade ! Et c’est la mort dans l’âme que nous assistions, impuissants, à la débâcle provoquée par ce maudit redoux qui arrivait toujours trop tôt…

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À suivre…