LE SÉJOUR MYSTÉRIEUX DE BAUDELAIRE À DIJON

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Baudelaire a séjourné à Dijon entre la fin de 1849 et le début de 1850. Trois lettres sont datées de notre ville en décembre 1849, puis les 10 et 12 janvier 1850(1). Toutes trois à Me Ancelle, son conseil judiciaire et son tuteur, pour lui réclamer de l’argent. Le 10 mai 1850 il écrit à Gérard de Nerval depuis Paris où il est revenu. Qu’est-il venu faire à Dijon, qu’a-t-il fait durant ces cinq mois ?

Les lettres nous apprennent peu de choses. Dans celle de décembre Baudelaire précise : « Madier de Montjau… est passé nous voir (2) ». Madier de Montjau n’est pas un ami personnel de Baudelaire, mais il pourrait être une relation politique. Futur député de Saône-et-Loire, socialiste, Madier de Montjau avait pris part à la révolution de 1848. On peut en déduire que Baudelaire avait une activité touchant à la politique à Dijon d’autant que le « nous » ne peut désigner son amie Jeanne Duval et lui. Elle n’arrive à Dijon que le 9 janvier et ne connaît pas Madier de Montjau.
Dans la lettre du 10 janvier Baudelaire explique à Me Ancelle qu’il lui tarde de quitter l’hôtel (3) où il réside pour s’installer avec Jeanne dans un appartement de location qu’il meublera. Il prévoit donc à cette époque un séjour à Dijon de longue durée pour travailler, gagner de l’argent et n’envisage de revenir à Paris que quand il aura « fait assez de besogne pour payer [ses] dettes (4) ». S’il est évident qu’il a quitté Paris pour fuir ses créanciers, Baudelaire ne nous dit pas ce qu’il fait à Dijon ni pourquoi il y reste aussi peu en dépit de son intention initiale.

Son premier biographe, Charles Asselineau (5), est intrigué par ce séjour : « Tout ce que j’ai pu savoir… c’est qu’il fut envoyé un jour à Dijon pour diriger un journal gouvernemental, dont il fit, dès le second numéro, un journal d’opposition. De ce séjour à Dijon il lui était resté un souvenir amer ; et il ne prononçait jamais le nom de cette ville qu’en serrant les dents (6) ». Ainsi, la période dijonnaise de Baudelaire n’aurait pas été heureuse ce qui expliquerait qu’il soit resté si peu dans la capitale bourguignonne. Ce n’est pourtant pas le sentiment que donnaient les lettres de janvier 1850. Mais, question plus fondamentale, était-il réellement venu prendre la responsabilité d’un journal ? C’est ce que pense, par exemple, Adolphe Tabarant, observateur de la vie artistique au temps de Baudelaire : « On l’a dit ; il a dû le dire (7) ». Baudelaire avait certes déjà de l’expérience en la matière puisqu’il avait dirigé en 1848 avec Champfleury et Toubin une feuille socialiste éphémère, Le Salut Public. En avril-mai de la même année, il avait été secrétaire de rédaction, avec Lamennais, de La Tribune Nationale, un journal républicain modéré.
Mais Asselineau ne confond-il pas le séjour de Baudelaire à Dijon avec celui que le poète a effectué à Châteauroux en octobre 1848 pour collaborer au Représentant de l’Indre, journal conservateur, dont il tentera de faire évoluer l’orientation politique ? Ses responsables se sépareront promptement du présomptueux journaliste parisien. Baudelaire aurait-il tenté une deuxième semblable aventure à Dijon, devenant rapidement mésaventure ? Jean-François Bazin indique que Baudelaire aurait été rédacteur en chef de l’Aube, un journal local(8). Je n’ai pas trouvé trace de l’Aube à Dijon et le seul qui ait porté ce nom est, à ma connaissance, un journal orléaniste publié à Troyes en 1867 (9). Albert Ronsin, dans une communication à l’Académie le 5 mai 1954 indique qu’il n’a rien trouvé non plus : « Parmi les six journaux qui paraissent à Dijon, fin 1849 et début 1850, nous ne relevons donc nulle part soit la mention d’un nouveau rédacteur parmi les feuilles existantes […] soit l’essai d’un nouveau journal (10) ». S’agirait-il alors d’une feuille très éphémère qui n’aurait pas été répertoriée ?  Notre ancien confrère associé Albert Ronsin ne le pense pas : « Les activités de Baudelaire à Dijon ne semblent donc pas avoir été de caractère journalistique (11) »

C’est une conclusion un peu trop rapide selon Claude Pichois et Jean Ziegler dans leurs notes de l’édition de la Correspondance de Baudelaire dans La Pléiade (12). Baudelaire connaissait en effet Jules Viard, fondateur du Représentant du Peuple, devenu le journal de Proudhon. Or Jules Viard avait été appelé à Dijon en décembre 1849 comme rédacteur au Travail, journal des intérêts populaires, organe de presse de l’opposition socialiste qui avait succédé au Citoyen de la Côte-d’Or, obligé fin août de cesser sa publication. Le « nous » de la lettre de décembre, auxquels Madier de Montjau rend visite, pourrait ainsi désigner Viard, Baudelaire et d’autres responsables du périodique. On ne trouve pourtant pas trace de la collaboration de Baudelaire dans Le Travail qui, frappé de condamnations et d’amendes et malgré les plaidoiries de l’avocat Madier de Montjau, cessa de paraître après le 20 mars 1850. Il serait donc assez vraisemblable que Baudelaire soit venu à Dijon pour accompagner Jules Viard, collaborer au Travail, et que sa présence ait cessé d’être utile après la disparition du journal. On peut aussi imaginer des divergences politiques avec ces républicains de province qu’avec Courbet les Parisiens plaçaient alors, un peu méprisants : « au premier degré du républicanisme (13) ». Baudelaire serait alors revenu à Paris fin mars ou en avril 1850. Viard poursuivra cependant sa collaboration à la presse d’opposition dijonnaise en qualité de rédacteur en chef du Peuple, journal de la révolution sociale, qui succèdera durant quelques mois au Travail. Courbet mentionnera d’ailleurs une rencontre avec Viard à Dijon en juin 1850 (14) lorsqu’il y vient pour son exposition.

Ainsi, si Baudelaire a gardé un mauvais souvenir de Dijon, il ne semble pas que la ville ou ses habitants, pourtant réputés conservateurs, en soient la cause principale. Il paraît même que notre poète, auteur de Les Derniers Buveurs, se serait consolé de ses déboires au bourgogne (15). Voilà qui nous rassure mais n’éclaircit pas d’une manière définitive le mystère du séjour de Baudelaire à Dijon.

Dijon, 13 février 2007

(1) Voir notamment les Œuvres complètes de Charles Baudelaire – Correspondance générale – édition de Jacques CRÉPET, t. 1, 1833-1856, Paris, Louis CONARD, 1947.
(2) Ibid p. 114.
(3) L’hôtel de Bourgogne situé place Darcy selon Jean-François BAZIN in Le Tout Dijon, p. 75.
(4) Œuvres complètes… p. 120.
(5) ASSELINEAU (Charles), Charles Baudelaire, sa vie et son œuvre. A. Lemerre, Paris, 1869.
(6) Ibid p. 36.
(7) TABARANT (Adolphe), La vie artistique au temps de Baudelaire, Mercure de France, 1963, p. 153.
(8) BAZIN (Jean-François),  Le Tout Dijon, Éd. Cléa, p. 75.
(9) Histoire générale de la presse française, T. II, 1855-1871, PUF, s.d., p. 340.
(10) RONSIN (Albert), Le problème du séjour de Charles Baudelaire à Dijon en 1849-1850, Contribution à la biographie de Baudelaire de 1848-1851, Mémoires de l’Académie, t. CXII, p.71.
(11) Ibid p. 71.
(12) BAUDELAIRE (Charles), Correspondance, éd. De Claude PICHOIS avec la collaboration de Jean ZIEGLER, La Pléiade, t. 1, pp. 788-789.
(13) COURBET (Gustave), Correspondance, Flammarion, 1996, p. 92.
(14) Ibid.
(15) PICHOIS (Claude) et ZIEGLER (Jean), Baudelaire, Fayard, 1996, p. 276.