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Le dernier combat de Louis N. |
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À la mémoire des soldats
Louis N. veillait au parapet depuis plus d’une heure. Devant un semblant de créneau aménagé à la hâte avec quelques sacs de sable et d’autres vestiges sur le bord de ce qui avait été une tranchée et que les Français occupaient maintenant. Les bombardements des derniers jours avaient entièrement retourné le terrain. Le boyau boche n’avait plus, et de loin, la fière allure que savaient donner les sapeurs allemands à leurs constructions. Les cagnas étaient éventrées, les talus effondrés. Ceux qui s’y terraient étaient mal protégés, mais c’était mieux que rien. Comme il pleuvait depuis plusieurs jours en ce mois d’octobre pourri, les fonds étaient plein d’eau et les soldats pataugeaient dans la boue. Les paupières de Louis N. devenaient lourdes. Les yeux, qu’il s’efforçait de garder bien ouverts, commençaient à piquer. Sa joue à la barbe drue s’appuyait plus fortement contre la crosse de son fusil. C’était la mauvaise heure, celle qui précède le petit jour. Les copains de l’escouade dormaient pour la plupart recroquevillés sous leur toile de tente qui les protégeait de la pluie, tant bien que mal. Louis N. avait pu dormir un peu avant de prendre sa garde, mais il aurait donné cher pour une vraie nuit de sommeil entre deux draps ou même dans la paille. La nuit avait été calme. De temps à autre, il avait entendu un coup de feu claquer. Un gars qui avait cru voir quelque chose et qui tirait au hasard, pour dissuader une éventuelle patrouille ennemie ou pour se défouler. Un autre avait envoyé une fusée parachute éclairante qui n’avait rien découvert que les silhouettes fantomatiques des cadavres ennemis qu’on n’avait pas pu enlever ou des réseaux de barbelés éventrés. Les Boches ne réagissaient pas. Ils paraissaient sonnés par l’offensive de la 64e division. Louis N. savait par expérience qu’il ne fallait pas s’y fier. Ce n’était pas un bleu, loin de là. Par l’âge - il avait 36 ans - et la pratique des combats, c’était un des plus anciens. Son bataillon de chasseurs appartenait à la réserve. Mais quelle différence avec l’active maintenant ? Tout le monde montait en première ligne, à son tour. Louis N. n’avait pas eu de visions cette nuit. Il gardait son sang-froid. C’était un bon soldat, comme l’indiquait la sardine de 1ère classe qu’il avait sur la manche. Et un bon camarade. Tous pouvaient en témoigner. C’est pour ça que le sergent le mettait toujours aux postes de confiance. Il savait pouvoir compter sur lui. Le jour tardait à se lever sous ce ciel de crasse. Les pensées de Louis N. n’étaient pas très ordonnées. Il se disait quand même que le sort de la guerre, enfin, paraissait tourner en faveur des alliés après la dernière grande offensive où les Boches avaient lancé toutes leurs forces et qu’on avait stoppée. Depuis leur retour au front, après un repos bien mérité, les chasseurs avaient retrouvé confiance. Sans grande illusion cependant quant à l’issue rapide du conflit. On n’était plus en 14, on savait qu’on n’irait pas facilement à Berlin ! Mais c’est un fait que l’attaque du 14e corps d’armée au nord de Saint-Quentin était bien menée. Les camarades du 15e avaient libéré cette ville le 2 octobre. La progression de la 1ère armée aux ordres du général Debeney était rapide. On soupçonnait les Allemands de se retrancher sur une redoutable ligne Siegfried, que le Kaiser leur demandait de tenir, coûte que coûte. On verrait bien. Depuis une semaine le 70e bataillon, qui avait débarqué du train à Villecourt, avait bien marché. Il avait rapidement dépassé Attilly, le bois d’Holmon, Fresnoy-le-Petit. Il s’était porté dans les tranchées à l’est de Gricourt puis le long de la route de Cambrai. Il avait traversé le canal du Nord, là où est le tunnel. Le 3 octobre, les chasseurs avaient fait de nombreux prisonniers manifestement heureux de s’en tirer à si bon compte. Le 4, la progression avait repris. Le 70e BCP s’était installé dans les lignes ennemies. Les Boches avaient contre-attaqué le 5, mais ils avaient été repoussés avec de lourdes pertes. Le commandement espérait un nouveau bond en avant pour ce 6 octobre 1918. Louis N. entendit du bruit sur sa droite, des cliquetis, des jurons étouffés, des insultes des bonhommes sur qui on marchait. Il vit arriver les cuistots qui avançaient avec peine dans la boue à la lueur d’une lanterne sourde. Ils étaient sales, comme tout le monde, et leur tambouille souvent infecte. Mais c’étaient de bien braves gars qui risquaient leur peau pour apporter en première ligne un peu de nourriture. Elle arrivait souvent froide. Le 6 octobre ne fut pas une exception. Le caoua était à peine tiède. Les hommes encore engourdis s’éveillaient difficilement. Le sergent secouait sans ménagement les plus réfractaires. Le café n’était pas mauvais, bien arrosé de gnôle comme il convenait avant l’attaque. C’était toujours ça de pris. Un instant remplacé, Louis N. retrouva son poste de veille. Il serait relevé à 6 heures tapantes quand les premiers à marcher du 70e franchiraient le parapet. Peu avant 6 heures, Louis N. vit une petite lueur vers l’Est. L’aube se levait enfin. Il ne savait pas que c’était la dernière de sa vie. Si on le lui avait dit, il n’aurait manifesté aucun étonnement, exprimé aucune révolte. Il avait depuis longtemps accepté le sacrifice de sa vie. Il aurait pensé que c’était son tour, voilà tout. Il avait vu mourir tant d’amis, de copains, de pays. Depuis qu’il avait rejoint le 70e, les morts auraient pu facilement former un nouveau bataillon. Il savait, comme tous les poilus, que chaque journée, chaque heure, chaque seconde pouvait être la dernière. Il avait peur, bien sûr. Une peur lourde, lancinante, mais finalement maîtrisée. Qui n’avait pas peur, sauf les inconscients ou les fous ? Il se battait, le mieux qu’il pouvait, parce qu’il le fallait. En voyant le jour poindre, Louis N. se prit à penser aux siens. À ses parents, qu’il revit lorsqu’il était enfant à Dijon, Plaine aux Roses, rue du Vingt-Trois-Janvier. Louis, son papa en cote blanche qui le soulevait dans ses bras, et Marie, sa maman, au sourire si affectueux, qui se penchait sur son berceau. Il songea à sa femme, sa bonne épouse, qu’on appelait Marguerite et qui l’attendait à Saint-Julien. Les enfants… Il imagina un instant tout le souci, non, toute l’angoisse que sa présence au front provoquait chez eux. Leur crainte de voir les gendarmes se présenter à la porte de la maison. Ils n’auraient pas besoin d’ouvrir la bouche, tout le monde savait ce qu’ils venaient annoncer. Le lieutenant passa pour donner les dernières consignes. C’est la 7e compagnie, celle de Louis N., qui allait attaquer la première, soutenue par la 8e et épaulée par le 30e bataillon. L’officier encouragea ses hommes en disant, avec un enthousiasme un peu forcé, qu’on mettrait facilement les Boches cul par dessus tête si on attaquait avec courage. L’objectif était la tranchée des Grenouilles, dont il fallait s’emparer. Les chasseurs s’amusaient de ce nom de code, plus drôle que d’autres comme Erfurt ou Meissen. Ils savaient qu’on pouvait ainsi tromper l’ennemi s’il réussissait à intercepter les communications. Oui, les Allemands étaient de vraies grenouilles, avec leur uniforme vert-de-gris, dans leur tranchée remplie d’eau. À vrai dire, les Français n’étaient pas mieux lotis… Aux ordres, Louis N. se mit en retrait pour laisser s’approcher les grenadiers de l’adjudant Triffery. Ils posèrent les échelles. Comme l’expliqua le sergent, ils devaient partir les premiers pour aller arroser ceux d’en face avec leurs patates. Le reste de la 7e suivrait, illico. Les tireurs s’installèrent du mieux qu’ils purent aux créneaux pour couvrir les grenadiers et réduire, autant que possible, la puissance de feu ennemie. Évidemment, ils auraient bien aimé être accompagnés par les chars de combat qui faisaient merveille contre l’infanterie ennemie. Mais ces engins avaient certainement mieux à faire ailleurs. Au sifflet, les grenadiers s’élancèrent, l’adjudant Triffery en tête. La fusillade éclata, de part et d’autre. Nos gars tombaient. Triffery réussit à progresser de cent cinquante mètres, mais dut s’arrêter. Il avait perdu beaucoup de ses hommes. Derrière, le reste de la 7e était bien sorti, mais il avait fallu se mettre dans les trous devant le feu des Allemands. Leurs mitrailleuses, terriblement efficaces, crépitaient, hachaient menu. Le commandant de compagnie dut convenir que la résistance ennemie était plus forte que prévue et que la percée ne pouvait être obtenue ainsi. Les Boches reculaient, mais ils savaient utiliser à merveille leurs lignes de défense en profondeur. Ils ne se débandaient pas. Ils luttaient, pied à pied. Ils se battaient courageusement, malgré la supériorité matérielle des Alliés. Louis N., dans son trou, se fit la réflexion que pour des soldats que les communiqués disaient sans moral, mal nourris, en butte aux brimades des sous-officiers, ils ne se défendaient pas mal. Ils ne se rendaient pas en masse, comme on le disait à l’arrière dans les journaux. On sentait seulement leur soulagement quand ils étaient faits prisonniers. Mais les nôtres ne réagissaient-ils pas souvent de même ? Louis N. savait que les Allemands étaient des hommes comme lui, qui aimeraient être dans leur champ, à leur établi ou dans leur boutique plutôt que faire la guerre. Ils faisaient ce que leurs chefs demandaient, le mieux possible. Avec le grand jour et malgré un plafond bas, des avions apparurent. Des Français, avec les cocardes bleu, blanc, rouge. Les croix noires ne se risquaient plus qu’exceptionnellement au-dessus du champ de bataille. Depuis Verdun, ils avaient progressivement perdu la suprématie aérienne. Louis N. savait que nos aviateurs étaient venus pour repérer les lignes ennemies et régler l’artillerie. Ça allait cogner. Effectivement, les coups partirent. Les 75 aboyaient. Les 155 grondaient. En quelques minutes, la tranchée des Grenouilles disparut dans la fumée. La terre vola sous chaque obus. Les Boches ne devaient pas être à la fête en dessous du déluge de feu que nos artilleurs leur offraient. Le sergent se faufilait de position en position et disait à ses hommes que l’attaque reprendrait à 14h. Le 30e bataillon attaquerait en même temps. Dans leur trou, les hommes se mirent à grignoter leurs biscuits et à étancher une soif que l’odeur de poudre renforçait. Pour le repas, on verrait ce soir. Du moins on l’espérait. La canonnade cessa aussi brusquement qu’elle avait commencé. Un moment de silence, un peu angoissant. Nouveau coup de sifflet. Le lieutenant se redressa et fonça, revolver au poing : « En avant ! ». Il fallait y aller. La 7e se porta en masse sur la tranchée des Grenouilles. Ils devaient être tous morts là-dedans, avec tout ce qu’ils avaient pris sur la cafetière, souhaitait secrètement Louis N.. Le tac tac tac des Maxims, bien identifiable, lui apprit qu’il n’en était rien. Les copains tombaient, fauchés dès qu’ils avançaient. Le sergent Chapot et ses mitrailleurs entrèrent dans la danse et contrebattirent efficacement les mitrailleuses ennemies. La 7e repartit de l’avant et parvint enfin dans la tranchée des Grenouilles. Quelques grenades encore, au cas où l’on aurait oublié un client. Dans le boyau, c’était un fouillis de cadavres plus ou moins identifiables, souvent recouverts de terre boueuse. Un spectacle toujours éprouvant. Des hommes sortaient des abris, mains en l’air. Comment n’avaient-ils pas été écrasés sous les bombes ? La 7e fit quatre-vingt-dix prisonniers qui furent immédiatement envoyés à l’arrière sous bonne garde. On prit douze mitrailleuses encore chaudes. Le lieutenant plaça des hommes en défense car il redoutait une contre-attaque ennemie. Il avait raison. À peine les sentinelles installées, les Boches réagissaient furieusement. Heureusement Chapot avait eu le temps de remettre en batterie ses outils à épousseter les capotes, comme il les appelait. Les Feldgrau tombèrent en masse et les survivants se replièrent bientôt. La 8e s’installa en appui sur les anciennes positions de la 7e compagnie. Le lieutenant établit la liaison avec l’état-major du bataillon. C’est à ce moment que la canonnade reprit. À leur tour, les Allemands arrosaient. Les 77 crachaient, mais c’étaient surtout les gros calibres qui inquiétaient. La 7e était écrasée sous les obus. Les artilleurs boches n’avaient guère de mérite à régler parfaitement leur tir. Ils canardaient leurs anciennes positions, dont ils connaissaient parfaitement l’emplacement. Les marmites ronflaient, les torpilles mugissaient. Le vacarme était assourdissant. Les hommes criaient. Les hommes hurlaient. Le bruit des explosions couvrait les plaintes, mais d’autres sortaient des trous. Un cri jaillit. Le plus redouté : « Les gaz ! ». Effectivement, un nuage verdâtre se répandait près du sol. Ceux qui le pouvaient mirent leur masque immédiatement. D’autres vacillaient et tombaient. Nos batteries firent taire les canons ennemis. Il était trop tard pour ceux des soldats de la 7e compagnie qui, comme Louis N., ne devaient pas se relever. On n’eut pas le temps de vérifier s’ils avaient été touchés par une balle, frappés d’un éclat d’obus ou asphyxiés par les gaz. À la tombée de la nuit les brancardiers, après avoir conduit les blessés aux ambulances, rassemblèrent provisoirement les corps. Des territoriaux se chargeraient de prendre les plaques d’identité et de rassembler les rares effets personnels. Les survivants s’organisaient. La guerre continuait… Louis N. a été tué à l’ennemi le 6 octobre 1918 avec treize de ses camarades du 70e bataillon de chasseurs. Il est mort pour la France.
Ce récit est évidemment une fiction. Dijon, le 10 février 2007 |